La conférence de Munich sur la sécurité a confirmé ce que nous écrivions ici depuis des mois : nous sommes entrés dans un nouveau monde.
Un monde où les alliances se recomposent en temps réel, où le numérique n’est plus un outil mais un terrain de guerre, et où ceux qui n’ont pas de plan vont le payer très cher.
Se rappeler d’où l’on parle.
Mais si beaucoup d’entre vous me connaissent sous différentes casquettes — entrepreneur, ancien vice-président du Conseil national du numérique, défenseur de la souveraineté — il est important de rappeler d’où j’écris et pourquoi je prends la parole.
Je suis entré dans la technologie par l’underground informatique des années 80, la contre-culture hacker où le choix technologique est érigé en principe fondamental.
J’ai toujours refusé l’idée de vivre dans un monde numérique fait de boîtes noires : or, depuis 2008, nous vivons dans un monde où les OS mobiles, les app stores, les plateformes de cloud et certaines IA sont pensées pour empêcher la création d’usages ou de services alternatifs.
Depuis 20 ans, parce que les offres alternatives que j’ai créées depuis la France n’ont jamais été soutenues, je me bats pour que la génération suivante puisse avoir une chance de les créer. J’ai souvent dirigé mes critiques vers ceux qui ont le pouvoir politique et financier pour permettre à des alternatives d’émerger et qui n’ont rien fait.
Mais nous vivons dans un monde où le storytelling a pris le dessus sur la réalité technique (et scientifique aussi, mais c’est un autre sujet).
Je ne crois pas aux récits dominants, parce qu’ils ne sont jamais les vrais récits. Ils sont manufacturés et servent à maintenir une illusion de contrôle, à vendre une politique ou à sacraliser des figures publiques.
Par exemple, le Sommet de l’IA aurait dû anticiper le refus des États-Unis et s’adapter. Chercher à créer une tension artificielle avant le Sommet de Munich sur la sécurité était probablement une erreur. Son impact reste mitigé, mais surtout balayé par l’actualité immédiate.
Nous sommes victimes de deux problèmes en parallèle :
- Un débat numérique en France qui est totalement top-down, avec des éléments de langage repris par la presse, qui s’appuient sur une analyse incorrecte de la situation géopolitique.
- Des politiques dans toute l’Europe qui sont eux-mêmes perdus.
Prenons juste le cas des formations politiques en France depuis l’élection de Trump
- Le bloc des Européens atlantistes et fédéralistes, représenté aujourd’hui par Macron, et qui a dominé la politique des 50 dernières années, n’a plus d’alliés à la Maison-Blanche. Officieusement, c’est plutôt la panique.
- Les extrêmes droites dites « patriotiques », traditionnellement méfiantes envers l’OTAN et proches de Poutine, tentent désormais d’adopter timidement un atlantisme trumpien, très difficile à justifier tant il n’est pas compatible avec les intérêts primaires des Français. On peut s’attendre à une nécessaire recomposition de ces partis.
- Il devient de plus en plus difficile de vendre cet atlantisme, puisque la vision de Trump consiste à mettre l’Europe en position défavorable. On le voit avec Meloni, tiraillée entre son admiration pour Musk et sa prudence vis-à-vis de Trump, dont les décisions impactent la sécurité de l’Europe.
- Une partie de la droite classique est fascinée par le Doge d’Elon Musk et certaines idées milleïstes (certains parlent de miracle argentin), oubliant qu’elle est autant responsable de la création d’un millefeuille administratif et régional incontrôlable que la gauche.
- La gauche socialiste et les écologistes, longtemps alignés sur l’idéologie atlantiste démocrate, qui soutient la transition climatique et le DEI (Diversity, Equity, and Inclusion), se retrouvent affaiblis. Une victoire de Kamala Harris aurait pu conforter leur position. Mais avec le retour de Trump et ses attaques contre l’essentiel de leurs convictions politiques, ils sont pris de court.
- L’extrême gauche, qui prônait un discours mondialiste et anticapitaliste, défendant la taxation des milliardaires, est dépassée par la montée en puissance des grandes corporations et l’influence politique de leurs CEOs, Elon Musk en tête. La stratégie du chaos et du conflit permanent sur le plan national devient illisible, face à un désordre qui vient désormais de l’autre côté de l’Atlantique.
- Le président de la République, lui, pourrait perdre son « pouvoir » d’action et de protection des Français, si les prochains sommets géopolitiques sur les grands conflits, notamment en Ukraine, se font sans l’Europe et donc sans la France.
Ce chaos n’est pas bon pour nous. Les Français, eux, l’ont compris. Nos politiques, beaucoup moins. Ils sont dépassés par les solutions à proposer.
Les alliances et les idéologies sont aussi challengées par l’impact des réseaux sociaux comme X et TikTok, qui alimentent et accélèrent cette recomposition politique et idéologique.
Les nouvelles réalités de l’IA
- J’observe, dans le monde de l’IA, que de plus en plus de gens se tournent vers le soft power technologique chinois, qu’ils voient comme une alternative ou une bouffée d’oxygène… alors même que ces outils sont censurés !
- L’Europe s’est enfermée dans une logique réglementaire et n’est plus audible, ni sur la technologie, ni sur la défense. Nous entrons dans une ère de confusion totale.
- L’attirance des acteurs européens vers les pays du Golfe, notamment les alliances mises en avant durant le sommet de l’IA, montre que les cordons de la bourse sont désormais là-bas.
La French Tech va devoir s’intéresser à la politique, la vraie
Pendant longtemps, être du côté du pouvoir suffisait, tant que l’innovation était soutenue.
C’était le service minimum pour le monde de la Tech. Mais dans cette période de crise, il va falloir aller un peu plus loin et réussir à démontrer que cette industrie a de la valeur dans la crise géopolitique qui nous touche.
Nous sommes dirigés par une génération politique, intellectuelle et industrielle qui a perdu le fil. C’est un peu la différence entre les war-time et peace-time CEOs : nous n’avons pas forcément les bonnes personnes pour gérer la période de forte incertitude qui arrive.
Pour une raison qui m’échappe, toute personne qui en parlait sérieusement était écartée des conversations. Les gens aux manettes vont devoir apprendre vite (ou partir).
Reste à espérer que les milliards qu’ils ont investis ces dernières années vont porter leurs fruits :
- Peut-on compter sur les entreprises françaises de Defense Tech en cas de conflit ?
- Nos acteurs du cyber seront-ils prêts en cas d’attaque coordonnée contre la France ?
- Nos infrastructures résisteront-elles alors que les prix du numérique explosent et que le danger est aux portes ?
Beaucoup de questions en suspens que nous nous posons tous.
Survivre à 2025
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