Cela fait longtemps que jâĂ©vite de parler du sujet de la bulle de lâIA, mĂȘme si jâavais posĂ© la question dans une prĂ©cĂ©dente newsletter.
Tout le monde a un avis sur le sujet, mais cette semaine, plusieurs signaux faibles permettent de mieux comprendre oĂč lâon va et surtout, les angles de rĂ©flexion qui Ă©mergent.
Cette semaine, alors que lâactualitĂ© de lâIA tourne Ă son plein, jâai eu lâoccasion de faire deux interventions totalement orthogonales, en tout cas en apparence.
La premiĂšre Ă lâoccasion de la premiĂšre Ă©dition du Government Tomorrow Forum, qui rĂ©unissait Ă Paris, ce qui est suffisamment rare pour ĂȘtre notĂ©, plusieurs experts, hommes politiques et acteurs dâadministration du monde entier pour rĂ©flĂ©chir aux Ă©volutions de leur secteur.

LĂ , nous avons parlĂ© de la gĂ©opolitique des machines intelligentes et de lâindustrie de lâIA qui est, comme vous le savez, Ă un moment charniĂšre dans sa capacitĂ© Ă se financer ou se refinancer.
La seconde Ă©tait organisĂ©e par la galerie berlinoise Stallman autour dâune conversation avec lâartiste ukrainien Daniel Spikov sur les intersections entre lâart et lâIA. Nous nâavions que 40 places et, surprise agrĂ©able, les personnes de lâaudience sont restĂ©es prĂšs de deux heures pour prolonger la conversation dense que nous avons eue.

Dâun cĂŽtĂ©, lâexplosion de lâinfrastructure et ses consĂ©quences gĂ©opolitiques (data, Ă©nergie, eauâŠ), et de lâautre, lâobjet de fascination que reprĂ©sente lâespace latent (relire ma newsletter).
Jâaime dĂ©crire lâespace latent comme un subconscient de lâIA, entraĂźnĂ© par des humains Ă partir de culture humaine. Pour lâartiste, mais aussi pour chacun dâentre nous, il devient une forme dâextension de la crĂ©ativitĂ© humaine, quand ChatGPT ou Claude se veulent une extension de notre capacitĂ© de rĂ©flexion.

Cet espace invisible et incomprĂ©hensible par lâĂȘtre humain nâapparaĂźt, un peu comme le dĂ©veloppement dâune photo dans un labo argentique, que lorsque nous utilisons des outils comme Midjourney, Nano Banana ou Udio pour le son.
Dans une prĂ©cĂ©dente newsletter, jâavais parlĂ© de lâentropie croisĂ©e et de lâespace latent, et de ce que cela reprĂ©sente dâun point de vue philosophique.

Cette semaine, jâavais envie de revenir Ă des choses plus terre Ă terre, Ă savoir si nous sommes dans une bulle IA, ou pour ĂȘtre plus prĂ©cis dans une bulle de lâinfrastructure IA.
Depuis les dĂ©buts tonitruants de ChatGPT, la majoritĂ© de lâargent levĂ©, prĂȘtĂ© ou Ă©changĂ© sâest fait dans lâinfrastructure.
Nâoublions pas quâune partie du âseed moneyâ de Microsoft Ă OpenAI sâest faite en crĂ©dits Azure pour le compute.

Le crĂ©dit en compute est fascinant car il attache la destinĂ©e dâun acteur Ă un opĂ©rateur de cloud et dâIA spĂ©cifique. Il convertit immĂ©diatement lâinvestissement en chiffre dâaffaires pour ce dernier. Nvidia, le grand vainqueur Ă ce jeu, sâest garanti quâune partie non nĂ©gligeable des investissements dans lâIA se convertissait en achat de puces de sa marque.
Au point que, malgrĂ© sa capitalisation boursiĂšre stratosphĂ©rique, Nvidia a une valorisation en termes de ratio P/E plus basse quâil y a cinq ans. Câest-Ă -dire que ses bĂ©nĂ©fices ont rattrapĂ© son prix.

Naturellement, le sentiment de bulle actuel fait penser Ă la bulle des tĂ©lĂ©coms de 2000, qui nâĂ©tait pas une bulle internet, car la chute de lâinternet nâest que la consĂ©quence du crash de WorldCom.
Jâhabitais Ă lâĂ©poque Ă San Francisco, le Ground Zero de cette bulle.

Jây vois toutefois une grande diffĂ©rence avec aujourd'hui.
La bulle des tĂ©lĂ©coms Ă©tait surtout une bulle de la fibre noire. Bien quâon ait surinvesti et surinstallĂ© Ă la fin des annĂ©es 1990, ce rĂ©seau de cĂąbles Ă©tait tout Ă fait utilisable des annĂ©es aprĂšs, quand la demande est arrivĂ©e.

Aujourdâhui, le surachat en puces Nvidia, dont la durĂ©e dâamortissement est trĂšs faible, interroge. De plus, comme tout produit, dĂšs quâon lâouvre pour lâinstaller (mĂȘme si les puces Nvidia sont livrĂ©es par palettes dĂ©jĂ prĂ©configurĂ©es, un cloud dans le cloud, NDR), elles perdent une partie de leur valeur. Si elles ne sont pas utilisĂ©es, alors câest une perte sĂšche. Mais si elles sont utilisĂ©es de maniĂšre intensive, notamment pour de la gĂ©nĂ©ration dâimages, il devient difficile de les reconditionner par la suite pour des projets de type Open Compute. Câest un peu comme acheter dâoccasion une voiture de location en espĂ©rant que les clients en ont pris soin.
Câest donc lĂ que se pose la vraie question : lâinvestissement colossal en puces doit ĂȘtre amorti sur une durĂ©e courte, un an, deux ans, trois ans, cinq ans. Est-ce possible ?
Surtout quâIntel, AMD et dâautres nâont pas lâintention de laisser Nvidia dominer ces marchĂ©s profitables. Les alternatives intĂ©ressantes arrivent dĂ©sormais sur le marchĂ©, crĂ©ant plus de confusion.
Câest ce quâOpenAI a parfaitement compris. Cela explique pourquoi, un jour, ils dealent avec AMD, un autre avec Broadcom, oui, le mĂȘme qui a achetĂ© VMware et qui finance dĂ©sormais sa stratĂ©gie IA en pressurisant ses clients europĂ©ens.
Intel est lui-mĂȘme Ă nouveau dans ce jeu.
Mais câest Ranjan Roy (Margin, Big Technology Podcast) qui confirme implicitement que le deal entre OpenAI et Oracle (ainsi quâavec AMD) sâest fait hors des circuits classiques des banques dâaffaires. Les accords rĂ©cents dâOpenAI (avec Oracle, AMD, CoreWeaveâŠ) sont des deals de CAPEX, pas des deals produits ou de financement traditionnels, et sâapparentent davantage Ă des Ă©changes de compute, de crĂ©dits et de stock-options quâĂ des transactions monĂ©taires classiques.
Autrement dit, certains deals sont passĂ©s sur la base de relations directes et dâeffets dâannonce, sans passer par une structuration financiĂšre complĂšte. Il est donc trĂšs difficile pour les analystes de comprendre la rĂ©alitĂ© du deal. Câest sur cette base quâOpenAI aurait signĂ© ses engagements faramineux (jusquâĂ 1 000 milliards $ dâinfrastructure) sans disposer de revenus correspondants, et que ces montages ressemblent davantage Ă des accords âpapierâ de coopĂ©ration stratĂ©gique quâĂ de vĂ©ritables deals dâinvestissement montĂ©s avec banques dâaffaires ou conseils financiers.
Nous voici prévenus.
Deux choses sont importantes Ă rappeler :
- Lâoffre plĂ©thorique et la capacitĂ© de compute nâont jamais Ă©tĂ© aussi importantes dans lâhistoire de lâhumanitĂ©.
- Mais pour que ça marche, il faut de lâeau, de lâeau douce Ă©videmment, quâil faut prĂ©lever aux autres industries et aux usages quotidiens, mais aussi de lâĂ©nergie.
Il y a quelques semaines, quand nous avons vu tous les patrons de la tech passer la brosse Ă Donald Trump, en lui offrant des cadeaux et des compliments, j'estimait que la seule la vĂ©ritable raison pour laquelle ces acteurs avaient besoin de lui nâĂ©tait pas lâargent â quâils ont dĂ©jĂ â, ni le pouvoir â quâils ont dĂ©jĂ â, mais bien lâaccĂšs Ă lâĂ©nergie et une accĂ©lĂ©ration des process par le gouvernement fĂ©dĂ©ral amĂ©ricain pour permettre la construction de centrales nuclĂ©aires. Avec deux centrales construites depuis Reagan, les Ătats-Unis ont fait le pari de financer une technologie du XXIe siĂšcle avec un rĂ©seau Ă©nergĂ©tique du XIXe siĂšcle (cette formule nâest pas de moi mais je la trouve tellement juste).

DĂ©sormais, lâindustrie de la tech nâest plus si diffĂ©rente de lâindustrie pĂ©troliĂšre lorsquâelle rĂ©clame des dĂ©rogations pour pouvoir forer en Alaska.
On pourrait penser que Donald Trump tient les patrons de la tech mais en rĂ©alitĂ©, le boom de lâIA aux Ătats-Unis offre Ă Trump une vĂ©ritable couverture politique : les retraites des AmĂ©ricains (et celles par capitalisation des Français) restent, pour lâinstant, garanties par la flambĂ©e du NASDAQ.
Selon George Saravelos de Deutsche Bank, sans la dĂ©pense massive liĂ©e Ă lâintelligence artificielle â en particulier dans les data centers, les puces et le cloud â, lâĂ©conomie amĂ©ricaine serait aujourdâhui proche de la rĂ©cession, voire dĂ©jĂ en rĂ©cession.
En 2025, les investissements dans lâIA devraient reprĂ©senter prĂšs de 40 % de la contribution Ă la croissance du PIB amĂ©ricain, illustrant Ă quel point lâĂ©conomie des Ătats-Unis est devenue Ă©troitement dĂ©pendante de ce cycle dâinvestissement.
George souligne cependant que ce boom nâest pas soutenableâŻ: il ne pourra se poursuivre que si les dĂ©penses technologiques deviennent «âŻparaboliquesâŻÂ», un scĂ©nario jugĂ© hautement improbable. En dâautres termes, si le CAPEX IA ralentit, la dynamique de soutien Ă la croissance sâessoufflera rapidement.
(toutes les sources sont disponibles à la fin pour nos abonnés payants)
Tech et administration amĂ©ricaines se tiennent dĂ©sormais par la barbichette. La question qui se pose, câest de savoir si la viabilitĂ© de lâĂ©conomie amĂ©ricaine et, par extension, celle du reste du monde ne repose pas entiĂšrement sur un pari sans plan BâŻ: la rĂ©ussite de cette stratĂ©gie de conquĂȘte.
Ce pari va-t-il imploser ou non ?
La Chine, qui dispose dĂ©sormais de sa propre technologie de puces (les puces Ascend ne sont pas encore au niveau de Nvidia mais sâen rapprochent), de coĂ»ts dâinfĂ©rence rĂ©duits et de modĂšles de langage open source de qualitĂ©, nâa-t-elle pas dĂ©jĂ remportĂ© la guerre de lâintelligence artificielle grand public ?
Et si, pour les entreprises amĂ©ricaines, le seul espace qui restait Ă©tait celui de lâAGI ou de la super intelligence ?
Reste Ă comprendre pourquoi une telle accĂ©lĂ©ration des investissements et une telle absence de garde-fous. Pourquoi vivons-nous dans un monde oĂč, le mĂȘme jour, OpenAI annonce travailler sur des chats Ă©rotiques, autrement dit des sexbots, tandis que Google et lâuniversitĂ© de Yale utilisent une IA pour dĂ©couvrir une nouvelle mĂ©thode permettant au corps de mieux repĂ©rer et attaquer certaines tumeurs cancĂ©reuses ?
Enfin, on peut aussi se demander comment OpenAI prĂ©voit de passer de douze milliards aux mille milliards de revenus qui seraient nĂ©cessaires pour couvrir ses âdettesâ dans les cinq ans qui viennent.
Une question importante, car câest Ă nouveau la Deutsche Bank qui soulĂšve le liĂšvre : les revenus des abonnements en Europe sont en baisse.
Avec 800 millions dâutilisateurs, ChatGPT sâimpose comme un immense succĂšs auprĂšs du grand public. La technologie du chatbot Ă©tant Ă usage gĂ©nĂ©ral, il reste difficile de cerner prĂ©cisĂ©ment ses usages monĂ©tisables. Une amie VC de passage Ă Paris me confiait pourtant que les schĂ©mas de monĂ©tisation de lâIA sont dĂ©sormais assez bien identifiĂ©s.
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