🔮 Les trois promesses non tenues du numĂ©rique de l’État

Le numĂ©rique devait rendre l’État moins coĂ»teux, plus efficace, plus souverain.

🔮 Les trois promesses non tenues du numĂ©rique de l’État
L’État plateforme = État inefficace ?

Quinze ans aprĂšs, le constat est implacable : aucune de ces promesses n’a Ă©tĂ© tenue. Voici pourquoi.

Jusqu’à Sarkozy, on pouvait encore faire de grands discours sur le numĂ©rique. Le quinquennat Hollande marque le moment oĂč il devient nĂ©cessaire d’agir. Mais l’équipe arrivĂ©e au pouvoir n’a pas de vĂ©ritable vision, et c’est toute une gĂ©nĂ©ration de militants qui se retrouve aux commandes du numĂ©rique.

Avec l’élection d’Emmanuel Macron, les projets du numĂ©rique d’État continuent tels quels, sans ĂȘtre remis en cause, parce qu’il s’intĂ©resse surtout aux startups. Pour susciter son intĂ©rĂȘt, de nombreux services vont d’ailleurs « start-upiser » leur mode de fonctionnement, en oubliant que le numĂ©rique d’État intĂšgre implicitement trois promesses qu’il faut tenir.

1. Une promesse de réduction des coûts

Quand on parlait d’informatique dans les annĂ©es soixante-dix et quatre-vingt — ce qui a disparu aujourd’hui dans les discours des consultants —, l’informatique promettait une baisse des coĂ»ts.

Quand on numĂ©rise — et quand l’État numĂ©rise ses services —, cela devrait par essence coĂ»ter moins cher Ă  opĂ©rer grĂące Ă  un accĂšs facilitĂ© aux donnĂ©es. Mais ça, c’est une thĂ©orie, quand les choses sont bien faites et fonctionnent correctement.

Mais comme, depuis les annĂ©es 90, la France a virĂ© ses informaticiens, elle ne sait plus faire par elle-mĂȘme. De nos jours, derriĂšre les grands projets de la DINUM se cachent souvent des freelances recrutĂ©s sur Malt.

La plus grande erreur des annĂ©es 90 n’était pas la dĂ©sindustrialisation des fleurons technologiques de la France, ni leur vente aux Chinois ou aux AmĂ©ricains (c’est la deuxiĂšme), mais d’avoir expliquĂ© que les ingĂ©nieurs et les informaticiens n’avaient plus leur place au sein de l’État, et de les avoir poussĂ©s Ă  aller dans les cabinets de conseil ou, pour les meilleurs d’entre eux, dans la Silicon Valley, travailler pour les GAFAM.

Aujourd’hui, ce sont les cabinets de conseil qui dĂ©veloppent l’infrastructure numĂ©rique de l’État, Ă  des coĂ»ts Ă©videmment bien plus Ă©levĂ©s que si les ressources Ă©taient internalisĂ©es. Et c’est l’infrastructure cloud des GAFAM — construite aussi en partie par des informaticiens français — qui pĂšse lourdement sur les finances publiques.

La question polĂ©mique qu’on pourrait se poser est la suivante : et si l’on embauchait une Ă©lite de dĂ©veloppeurs super pros pour fixer le numĂ©rique d’État, serait-ce plus efficace et plus rentable que de continuer Ă  utiliser des cabinets de conseil dispatchĂ©s dans des projets mal cadrĂ©s, surtout Ă  l’ùre de l’IA ?

C’est l’une des questions qu’il faudrait poser pour 2027.

2. Nous n’avons pas rĂ©glĂ© la dette temporelle de l’État envers ses citoyens

La deuxiĂšme promesse du numĂ©rique, c’est le gain de temps, et donc l’amĂ©lioration du service public.

C’est ce que prĂ©tend apporter Elon Musk avec le projet DOGE.

UbĂ©riser, Ă  l’époque, Ă©tait un mot considĂ©rĂ© comme cool. L’est-ce toujours ?

En France, nous n’avons pas le DOGE, nous avons l’« État plateforme ». Un concept dont une jeune gĂ©nĂ©ration d’idĂ©ologues d’un certain numĂ©rique s’est emparĂ©e. Leur prise en main de l’infrastructure publique n’a pas eu les effets promis — sauf pour leurs carriĂšres, qui ont Ă©tĂ© largement boostĂ©es.

En effet, l’État plateforme n’a pas rĂ©solu la question de la dette temporelle, souvent plus insidieuse que la dette financiĂšre : ces centaines de millions d’heures perdues Ă  cause de processus inefficaces, de sites essentiels comme l’URSSAF qui dysfonctionnent, obligeant les usagers Ă  multiplier les appels tĂ©lĂ©phoniques ou Ă  s’enfoncer dans des dĂ©marches kafkaĂŻennes.

On aurait pu imaginer, si la volontĂ© de simplification avait Ă©tĂ© rĂ©elle, une refonte complĂšte de l’infrastructure numĂ©rique, plutĂŽt que de calquer la complexitĂ© existante. Une gĂ©nĂ©ration nĂ©e avec le smartphone aurait pu bĂ©nĂ©ficier d’un environnement administratif simplifiĂ©, centrĂ© sur le mobile, permettant de gĂ©rer l’ensemble de ses dĂ©marches avec l’efficacitĂ© d’un systĂšme bien conçu. Mais hĂ©las, ce n’est pas le cas.

3. La souveraineté numérique oubliée

La troisiĂšme promesse non tenue, c’est celle de la souverainetĂ© numĂ©rique. C’est-Ă -dire la capacitĂ© de l’État Ă  fonctionner indĂ©pendamment des logiques gĂ©opolitiques, des guerres de plateformes, et des dĂ©pendances numĂ©riques actuelles.

Cela aurait supposĂ© de dĂ©velopper en interne des compĂ©tences, de soutenir l’écosystĂšme de startups de l’open source, et de susciter des alternatives crĂ©dibles aux GAFAM.

Mais aprĂšs quarante milliards d’euros injectĂ©s dans la French Tech, et une dĂ©pendance aux GAFAM qui nous coĂ»terait — selon Nicolas Dufourcq — plus de cent milliards (dans C Politique), le constat est clair : nous n’avons pas de souverainetĂ© numĂ©rique.

Le numérique est avant tout un instrument de pouvoir

En Ukraine, le ministre de la Transformation numérique a le rang de vice-Premier ministre.

En France, le numĂ©rique n’a jamais Ă©tĂ© vu comme un outil d’émancipation, mais comme un levier de contrĂŽle, notamment Ă  travers l’usage du nudge trĂšs en vogue chez la gauche amĂ©ricaine et utilisĂ© avec jubilation depuis quelques annĂ©es en France.

Il y a quinze ans, lors de l’arrivĂ©e de François Hollande au pouvoir, il existait pourtant une vĂ©ritable opportunitĂ© de changer les choses. Ceux qui ont vĂ©cu cette pĂ©riode et qui n’y sont plus aujourd’hui en gardent un sentiment d’amertume profond face au constat actuel.

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Lors d’un Ă©change avec Emmanuel Macron, alors ministre des Finances, je lui avais proposĂ© un nouveau contrat de travail pour les travailleurs de la gig economy, entiĂšrement pensĂ© pour le mobile : inscription, gestion, cotisations, retraite — tout automatisĂ©. Cela aurait permis Ă  toute une gĂ©nĂ©ration de jeunes prĂ©caires d’accĂ©der rĂ©ellement Ă  l’État-providence. Cette vision n’a pas Ă©tĂ© retenue. Les Uber Files m’ont expliquĂ© pourquoi, des annĂ©es plus tard.

Pourquoi cela n'a pas marché ?

En numĂ©rique d’État, il faut dĂ©marrer non pas par un cas d’usage, mais par une cible d’usage.

Commencer avec les early adopters, ce que j’appelle les « État-testeurs ».

Sinon, ce type d’expĂ©rimentations aboutit systĂ©matiquement Ă  une « usine Ă  gaz », comme dans le domaine de la santĂ©, oĂč l’on tente de faire rentrer tous les cas particuliers dans un moule standard.

Mais pour cela, il aurait fallu qu’à un moment, les fonctionnaires nommĂ©s Ă  ces postes sortent de leur hubris et acceptent de ne pas tout savoir.

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DerriĂšre les mots « agilitĂ© », « co-crĂ©ation », on retrouve les mĂȘmes cahiers des charges incohĂ©rents, les mĂȘmes opacitĂ©s et le mĂȘme Ă©cosystĂšme de connivence.

Pour les prestataires, l’État reste une vache Ă  lait qu’il faut traire au plus vite, sans aucune sanction et sans aucune mesure rĂ©elle de la performance. Ce qui donne lieu Ă  des situations ubuesques, oĂč les produits ne sont mĂȘme pas livrĂ©s, y compris pour des projets critiques de la police.

Il faut s’interroger, quand on lit le dĂ©cret d’application de la DINUM — rĂ©digĂ© dans un autre temps, dans un autre Internet —, sur son obsolescence. Et se demander s’il ne faudrait pas tout repenser Ă  l’ùre de l’IA et des nouveaux enjeux numĂ©riques.

Pour ma part, je suis favorable à une réorganisation complÚte du numérique public en 2027, qui laisse une nouvelle génération de gens aux manettes.

En 2027, que doit-on enlever à l’État ?

Entre ceux qui prĂŽnent un DOGE Ă  la française, et ceux qui persistent dans une vision obsolĂšte du numĂ©rique d’État, il y a bien un entre-deux.

Le dĂ©bat essentiel pour 2027 n’est pas « que faut-il ajouter Ă  l’État ? », mais « que faut-il lui enlever ? » Pas en termes d’argent ou de personnel, mais de processus. Dans un monde en prĂ©-guerre et post-vĂ©ritĂ©, la question de la souverainetĂ© numĂ©rique ne peut plus ĂȘtre traitĂ©e par des girouettes idĂ©ologiques, mais par des professionnels.

Il y a trois ministĂšres qui ont, pour l’instant, une stratĂ©gie qui semble fonctionner : DĂ©fense, IntĂ©rieur et Bercy.

Mais pour le reste, la stratĂ©gie numĂ©rique de l’État, tout comme les investissements privĂ©s, n’est pas Ă  la hauteur. La question du renouvellement des idĂ©ologies, des personnes et des visions est dĂ©sormais nĂ©cessaire. EspĂ©rons qu’elle sera au cƓur de la question de 2027.

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