De lâimpensable Ă lâimpensĂ©
Lors dâun point presse au dĂ©partement de la DĂ©fense des Ătats-Unis, le 12 fĂ©vrier 2002, Donald Rumsfeld a dĂ©clarĂ© « Les rapports qui affirment que quelque chose ne sâest pas produit sont toujours intĂ©ressants pour moi, car, comme nous le savons, il y a les choses que nous savons que nous savons. Nous savons aussi quâil y a des choses que nous savons ne pas savoir. Mais il y a aussi les choses que nous ne savons pas que nous ne savons pas. »
Donald Rumsfeld unknown unknowns speech
Cette dĂ©claration est devenue emblĂ©matique des discussions sur lâincertitude et la gestion des risques. Le choix de son auteur nâest pas un hasard, vous allez le comprendre un peu plus loin.
Mais revenons un instant sur la dualitĂ© qui mâanime : dâun cĂŽtĂ© lâimpensable et de lâautre lâimpensĂ©.
- Lâimpensable reste dans le champ cognitif connu : câest ce qui dĂ©passe nos cadres de pensĂ©e actuels mais qui reste formulable, mĂȘme si cela semble impossible ou absurde.
- En revanche, lâimpensĂ© dĂ©signe ce qui nâa pas encore Ă©tĂ© explorĂ©, souvent parce que cela ne sâest pas imposĂ© comme une nĂ©cessitĂ© ou que les structures intellectuelles ne lâont pas encore intĂ©grĂ©.
- Que se passe-t-il si les Ătats-Unis, alliĂ©s historiques de lâEurope, sâallient avec la Russie ?
- Que se passerait-il si, demain, un pays comme la France Ă©lisait un prĂ©sident ou une prĂ©sidente capable de renverser totalement la position de la France dans lâEurope?
Dâune certaine maniĂšre, dans le numĂ©rique, lâun des impensĂ©s qui a suscitĂ© le plus de dĂ©bats, câest le changement brutal de la position des rĂ©seaux sociaux : sâils ont dĂ©marrĂ© en soutenant les rĂ©volutions arabes et iraniennes, au point de devenir les chouchous des mouvements progressistes, ils sont dĂ©sormais les principaux champions des âfake theoriesâ et dâune volontĂ© plus ou moins assumĂ©e de renverser les dĂ©mocraties libĂ©rales dâEurope.
LâannĂ©e derniĂšre, lors de la premiĂšre Ă©dition du Strategic and Defense Forum, dans le panel que je modĂ©rais sur la dĂ©sinformation, Christian-Marc LiflĂ€nder de lâOTAN Ă©voquait la pĂ©riode que nous vivons dans l'unwar, un Ă©tat entre la guerre et la paix.
Aujourdâhui, on pourrait parler de Slider Geopolitics, en rĂ©fĂ©rence Ă la sĂ©rie Sliders (1995), oĂč les hĂ©ros naviguaient dâunivers parallĂšles en univers parallĂšles avec des mondes inversĂ©s politiquement.
Dans un Ă©pisode culte (The Weaker Sex, 3 mai 1995), la sĂ©rie Sliders imaginait un monde parallĂšle oĂč Hillary Clinton Ă©tait prĂ©sidente.
Curieusement, la seconde édition du Strategic Defense Forum a délaissé ces sujets pour revenir à des thématiques moins «disruptives». Dommage!
Il nâest pas possible de parler de Donald Rumsfeld sans Ă©voquer les nĂ©oconservateurs amĂ©ricains des annĂ©es 70 et un des cas d'Ă©cole en matiĂšre de dĂ©sinformation qui inspirent ce que nous vivons aujourd'hui: la Team B.
Si de nombreux films dâespionnage des annĂ©es 70 en suggĂ©raient lâexistence, câest la sĂ©rie The Power of Nightmares dâAdam Curtis, produite par la BBC, qui lâexplore avec le plus de clartĂ©.
Ce documentaire trace un parallĂšle saisissant entre les nĂ©oconservateurs et les islamistes radicaux, tous deux nĂ©s aux Ătats-Unis dans les annĂ©es 50.
Il faut comprendre comment cela est devenu la matrice idéologique de la nouvelle administration américaine.
De la Team B à Trump : l'héritage d'une doctrine de manipulation géopolitique

Qu'est-ce que la Team B
Créée sous lâimpulsion de Donald Rumsfeld, alors chef de cabinet de Gerald Ford, la Team B Ă©tait composĂ©e de nĂ©oconservateurs comme Richard Pipes et Paul Wolfowitz. Elle avait pour mission de contester les Ă©valuations jugĂ©es trop modĂ©rĂ©es de la CIA sur lâURSS.
Ses rapports, fondés sur des hypothÚses plutÎt que sur des preuves, affirmaient que :
- lâURSS disposait dâarmes secrĂštes et prĂ©parait une premiĂšre frappe nuclĂ©aire
- la CIA sous-estimait systématiquement la menace soviétique
- un rĂ©armement massif des Ătats-Unis Ă©tait indispensable pour Ă©viter une catastrophe.
Ces conclusions, bien que largement contredites par les faits, ont profondĂ©ment influencĂ© Ronald Reagan, qui lança en 1983 lâInitiative de dĂ©fense stratĂ©gique (SDI), un programme spatial censĂ© protĂ©ger les Ătats-Unis dâune attaque nuclĂ©aire.
Quand la Science-Fiction pousse l'URSS Ă l'effondrement

Le SDI, annoncĂ© par Ronald Reagan en 1983, incarne lâinfluence directe de la science-fiction sur la stratĂ©gie militaire amĂ©ricaine. Ce bouclier antimissile spatial, surnommĂ© âStar Warsâ comme le film, puise plutĂŽt ses inspirations chez des auteurs comme Robert A. Heinlein, Jerry Pournelle et Larry Niven.
Heinlein, auteur de Starship Troopers et fervent dĂ©fenseur de la militarisation de lâespace, a popularisĂ© lâidĂ©e dâune suprĂ©matie technologique orbitale. Auteur favori dâElon Musk, il a influencĂ© des penseurs comme Pournelle et Niven qui, Ă travers le Citizensâ Advisory Council on National Space Policy, ont transformĂ© ces visions de science-fiction en « recommandations concrĂštes » pour lâadministration Reagan.
Le SDI promettait un bouclier spatial capable de neutraliser des missiles soviétiques grùce à des satellites capables de réfléchir des lasers émis depuis le sol. Techniquement irréalisable, le projet a néanmoins eu un impact psychologique majeur :
- Il a poussĂ© lâURSS Ă intensifier ses dĂ©penses militaires, prĂ©cipitant son effondrement Ă©conomique.
- Il a servi de levier de propagande pour asseoir la supériorité technologique américaine.
- Il a justifiĂ© une explosion durable du budget militaire amĂ©ricain, dont a largement bĂ©nĂ©ficiĂ© la Silicon Valley â au moins autant que du boom de lâordinateur personnel.
Une stratĂ©gie dont nous allons voir lâĂ©cho rĂ©sonner dans les deux mandats de Donald Trump.
Comment Trump réactive le playbook de Team B cette fois contre la Chine et le deep state ?
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